lundi 2 janvier 2017

LE DEPLACEMENT

La notion de déplacement dans les 
arts plastiques n’est pas indépendante des différents sens que prend ce 
terme dans l’analyse du langage ou dans la littérature. 
Rappelons que les deux grandes figures de style sont
-la métaphore: qui, littéralement, ou étymologiquement, porte d’un lieu à un autre,
d’où l’idée de déplacement, ou transposition
-la métonymie : la première effectuant le déplacement plutôt par ressemblance, et l’autre 
par contiguïté.
 Le déplacement et la condensation avec la notion d’art "nomade", 
Deleuze exploitera la dimension politique du phénomène : l’art nomade 
refuse la stabilité des institutions et du pouvoir. Pour Deleuze, 
l’errance est libératrice. Dans tous les cas l’accent est mis sur la 
liberté : libre association des processus inconscients, revendication de
liberté chez l’artiste qui se veut "nomade". 
Libre à l’art donc de pratiquer 
le décentrement, le transfert, la mobilité, le détail.


LE SUJET

Faire un film dont le sujet est le déplacement, cela peut être le déplacement des populations, le déplacement d'un espace, le déplacement de l'enfant vers l’âge adulte, etc .... à vous de choisir.
Vous devrez pour cela réflachir et faire un storyboard de votre film avant de filmer puis de monter.




MARC AUGE


" (...)L’urbanisation actuelle induit de nouvelles formes de mobilité et trace des frontières poreuses entre centre et périphérie, et entre périphéries elles-mêmes. L’exclusion n’est plus uniquement engagée dans un rapport nord-sud : « Le problème de l’habitat et de la pauvreté urbaine est maintenant présent au cœur des plus importantes mégalopoles occidentales » (p. 26). Des quartiers privilégiés de villes africaines ou sud-américaines sont directement liés aux réseaux mondiaux alors que la précarité et la clandestinité envahissent des zones « déqualifiées » dans les villes occidentales, fruit de l’instabilité, « version noire de la mobilité que l’on associe aux aspects les plus dynamiques de l’économie » (p. 27). Pour l'auteur, l’urbanisation du monde exprime donc « toutes les contradictions du système de globalisation » (p. 32). Plus encore, si le « monde est une ville » parce qu’il représente l’idéal et l’idéologie du système de la globalisation, la « ville est un monde » où « s’expriment les contradictions ou les tensions historiques engendrées par ce système » (p. 34). Or, la coexistence monde-ville et ville-monde génère des zones intermédiaires qui, étant vides, établissent des points aveugles pour le regard des habitants de la ville. À travers ces zones vides constituant « la face invisible de la mondialisation […] que nous ne pouvons, que nous ne voulons et ne savons pas voir » (ibid.), le lecteur averti retrouvera avec intérêt ces « non-lieux » qui avaient été théorisés dans l’ouvrage éponyme précédent. La frontière devient alors sociologique, elle instaure une coupure et engage plusieurs niveaux d’exclusion avec les « clandestins », entre immigrés officiels et « sans papiers », jusqu’aux enfants d’immigrés nés en France, victimes du chômage et d’une scolarité défaillante. L’auteur constate que l’aveuglement des regards s’intensifie alors qu’apparaissent, reviennent et « se contaminent » les mots « exclusion », « clandestin », « sans-papiers », au risque d’enfanter « de nouvelles peurs et violences potentielles » (p. 38). Ce qui a pour effet d’augmenter l’exclusion et de dresser de nouvelles frontières. (...) "

" (...)Pour Marc Augé, l’étude du tourisme contemporain est non seulement utile pour l’analyse anthropologique de la mobilité, mais elle offre également l’occasion de rappeler au lecteur les lignes forces, les principes du travail et de la méthodologie ethnologique. Parce qu’elle apporte au regard une efficacité particulière dans « le monde d’aujourd’hui, dans lequel […] les notions de centre et de périphéries sont en crises » (p. 69), l’expérience ethnologique se placerait plus que jamais dans le champ de la modernité. Les nouvelles formes de migrations sont également examinées à travers les tendances actuelles de l’urbanisme. Le déplacement physique de l’exode rural se prolonge par un « déplacement de l’utopie » (p. 76). À trop étendre son périmètre, le flux d’habitants qui ne cesse d’alimenter le développement de la ville semble paradoxalement la faire disparaître (p. 77). D’où l’hypothèse du décentrement – formulée par Marc Augé – de la mise en relation avec l’extérieur, au niveau méta (ville, monde) et à celui de l’individu appareillé par les technologies de l’information et de la communication qui maintiennent ce dernier en relation permanente avec l’extérieur.

Pierre Morelli

CREM, université Paul Verlaine-Metz


 FABRICE RAFFIN


http://www.fabriceraffin.com/


Fabrice Raffin est socio anthropologue, directeur de recherches de SEA Europe à Paris. Il est Maître de Conférence à l'Université de Picardie Jules Verne et chercheur au laboratoire Habiter-Monde (EA4287). Il enseigne également l'Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle et à l'Ecole de Design de Nantes Atlantique.


http://www.conteners.org/IMG/pdf_La_pensee_nomade.pdf



L’itinérance, qui est au cœur de nombreuses démarches artistiques contemporaines, peut aussi être considérée, plus fondamentalement, comme révélatrice des orientations majeures de l’art dit « contemporain » dont elle accompagne l’émergence. Malgré quelques exemples précurseurs, c’est en effet à partir des années 1960 et 1970 que le mouvement du corps dans l’espace commence à être envisagé, non plus comme un simple sujet de représentation, mais comme partie intégrante de pratiques artistiques, tandis que l’art se trouve lui-même soumis, dans son ensemble, à une série de mutations territoriales, procédurales et conceptuelles importantes. En un mot, les pratiques du déplacement sont l’expression représentative d’un art en déplacement. Leur institutionnalisation rapide, dans un monde artistique au pouvoir d’assimilation devenu instantané, a sans doute émoussé la dimension critique que, au sortir du modernisme, elles pouvaient encore revêtir. En contrepartie, cette institutionnalisation a permis aux artistes de la génération suivante d’approfondir certaines démarches antérieures, voire d’inventer de nouvelles formes de mobilité. Le présent volume rend compte des origines, du développement et de l’actualité de l’itinérance dans l’art contemporain. Il se compose d’articles et d’œuvres imprimées réalisées par des artistes dont le travail inclut une pratique du déplacement.

Contributeurs : Anselm Jappe, Laurent Buffet, Alicja Koziej, Emeline Eudes, Michèle Martel, Pauline Chevalier et Patrick Marcolini, Frédéric Herbin, Laurence Corbel, Olivia Speer

Artistes : Neal Beggs, Jean-Christophe Norman, Simon Starling, Dector et Dupuy, Jussi Kivi, Mathias Poisson, Nicolas Koch, Laurent Tixador, Dada, Internationale lettriste, Street works, Francis Alÿs, Daniel Buren, André Cadere

SIMON STARLING

starling1.1253541440.jpg













Simon Starling a obtenu le Turner Prize il y a quelques années avec une installation / performance d’une redoutable simplicité : ayant bâti une bicoque en bois au bord de la Tamise, il la détruit et construit un bateau avec ses éléments, vogue sur le fleuve, s’arrête plus bas, détruit son bateau et reconstruit une cabane identique à la première. Au delà de l’effet de récupération à la Robinson Crusoé, c’est un travail sur l’économie des moyens, la transformation et la transmission d’information d’une forme à une autre. 


Desert of Tabernas Run
Simon Starling - Desert of Tabernas Run - 2004


Simon Starling s'intéresse de près aux problèmes de globalisation et d'environnement. L'idée de l'efficacité est un thème important dans son travail. Il s'intéresse au processus de transformation d'un objet dans un autre. Il construit des installations, souvent faites d'objets de récupération (chaise, voiture, bicyclette,...), à travers lesquelles il dénonce la globalisation et les travers de la production industrielle. Beaucoup de ces idées apparaissent dans Desert of Tabernas Run (2004) : il a roulé 66 kilomètres à travers l'Espagne dans le désert de Tabernas avec un vélo à hydrogène et oxygène, le seul déchet produit était l'eau, qu'il a ensuite utilisé pour peindre une aquarelle d'un cactus qu'il avait vu lors de son voyage.

MATTHIAS POISSON 


Plasticien et performeur ses recherches théoriques et artistiques s’articulent autour des pratiques de promenades urbaines. Auteur d’un guide touristique expérimental, dessinateur de cartes sensibles, guide de visites publiques et aventureuses, il questionne les modes de représentation de la promenade autant par l’écriture et l’image que par la performance. Il invite sous toutes les formes possibles à la marche oisive et attentive. Il propose des déambulations sensibles dans des lieux étonnants où l’expérience du visiteur est au centre de la recherche. Il a présenté récemment son travail personnel ou en cosignature (avec Anne Collod, Alain Michard, Manolie Soysouvanh ou Virginie Thomas) au centre d’art de Chamarande, à la Raffinerie de Bruxelle, à l’Atheneum à Dijon, au Centre Culturel Colombier à Rennes, à la galerie Michel Journiac à Paris et dans plusieurs festivals (Entre Cours et Jardin à Dijon, Seconde Nature à Aix-en-Provence, les Tombées de la Nuit à Rennes, Plastique Danse Flore à Versailles, Mimi à Marseille...). Il intervient régulièrement à l’école Nationale Supérieure du Paysage de Versailles, à l’École Supérieure d’Art de Chalon et l’Ecole supérieure d’Art d’Aix en Provence. Mathias Poisson est diplômé de l’École Nationale supérieur de création industrielle (l’ENSCI/les Ateliers de St Sabin) et a suivi la formation en danse contemporaine EX.E.R.CE du centre Chorégraphique National de Montpellier (Mathilde Monnier). 

DÉMARCHE ARTISTIQUE


indiscipline liquide 

Mathias Poisson utilise les disciplines artistiques (dessin, texte, danse, arts plastiques) comme des vases communicants. En fonction du contexte, il agence les contenants pour proposer des expériences (sensibles, esthétiques ou narratives). Le visiteur entre dans un bain, sa subjectivité, sa personnalité et ses habitudes perceptives sont mises en jeu pour faire appel à son imaginaire et déplacer ses représentations du réel. 

circonstances ténues 

Le travail de Mathias Poisson est un art de composition et d’agencement. Il fabrique plus de paysages que de formes, plus d’espaces que d’objets.
Le point de départ de ses projets est toujours l'"autour", le "déjà là". L’analyse des espaces, des pratiques existantes, l’expérience des lieux, l’imprégnation, l’errance sont nécessaires à l’émergence d’une intention génératrice d’activité et de matières. Progressivement le projet prend place, sans s’imposer, il fabrique un sol et trouve son utilité dans l’environnement. 


mécanique à pied 

Pour chaque projet, une méthode de travail est inventée. Les outils, les expériences et les formes finales se définissent dans le contexte, avec les personnes et les moyens en présence. Certains éléments de méthodes sont pourtant fréquents comme la progression par étapes « à l’échelle 1 » (prototypes, maquettes, répétitions publiques), utilisation de technologies simples, application et minutie dans la mise en œuvre, recherche permanente d’une cohérence entre fond et forme, entre intention et réalisation. 
échanges primaires 

Mathias Poisson met au centre de ses recherches l’expérience (du lecteur, du spectateur, du visiteur) car il veut provoquer chez lui une rencontre où le cheminement est commun. Ses démarches sont rarement solitaires, il aime avant tout travailler à plusieurs, ensemble, rencontrer dans le faire et dans la matière du travail. La plupart de ses travaux sont cosignés.
DÉSIR D'HORIZONS
1 / Désir d'horizons 
Comment le promeneur qui s'approche de l'eau observe-t-il le paysage ? Que regarde-t-il aujourd'hui ? Cherche-t-il un espace de rêveries, de mémoire, de projection ? Sort-il de lui-même quand il se fond dans le paysage ? Ce contemplateur de lointain serait-il en quête d'image pures, voire abstraites qui génèreraient chez lui une émotion capable de le transformer ? Invoque-t-il le ciel méditerranéen à son secours ?

PAYSAGES SUBJECTIFS
Portraits de personnes observant la mer. 

files/PSenM2-03.jpg Alger, Bologhine, 2007 

files/PSenM2-07.jpg Alger, Bab el Oued 2010 

files/PSenM2-01.jpg

ELODIE BREMAUD


48_img5994-500.jpg
Dilettante légitime mars et avril 2015 Marseille

Dilettante légitime, programme d’action couvrant le territoire de différents quartiers autour de la "Plaine" à Marseille a pris appui sur un service municipal, Allô Mairie. Celui-ci permet de recueillir les anomalies relevées par les usagers de l’espace public et de répondre aux problèmes avec réactivité et efficacité. L’action a consisté à flâner dans l’espace public durant les heures d’ouverture du service, à la recherche d’aspérités pouvant être signalées. Ces signalements ont marqué une attention à des éléments, dont l’évidence ou la récurrence dissuade généralement toute forme de questionnement. À la fois bienveillants et impérieux, ils sont une façon de décrypter l’histoire des lieux et les pratiques des habitants, de souligner ce qui est en usage dans l’espace public, mais aussi de prendre des habitudes.

49_windows-phone20141128091051pro-500.jpg


DILIGENCE PLANIFIÉE - Le retour
21 > 27 juin 2014 - à deux
Accompagnée de simon Thiou: co-équipier/observateur
Relier de nouveau les quatorze lieux représentés dans une boite
à images pour touriste des années 60 en sept jours,
rythme habituellement imposé par les Tour-operator.
Suite au premier tour du 21 > 27 juin 2013 - Seule
Circuit de 719 km dans les Alpes.
600 km en stop et une centaine à pied.

La rencontre avec un lieu et son histoire a souvent été le fruit d’un récit entendu sur les temps de parcours. Durant le tour dans les Alpes, la discussion avec José, ouvrier portugais immigré à 14 ans dont le père a, dès les années soixante, participé à l’expansion des stations et Georges, ingénieur revenu dans sa région natale après la guerre d’Algérie, pour travailler à l’édification rapide des stations d’altitude, ont témoigné de leur expérience de la même histoire. Le montage son met en dialogue les propos de ces deux personnages avec ceux d’Armand, ermite croisé au Lieu 0, point de jonction des tracés du parcours.



NEAL BEGGS

L'oeuvre de Neal Beggs se construit sur des pistes multiples qui empruntent tant aux souvenirs adolescents de l'artiste (la guerre du Vietnam et la musique pop) qu'à l'escalade pratiquée de manière chevronnée. Ce travail fait apparaître un point de vue sur le monde via des jeux de glissements sémantiques et de rapprochements formels qui produisent des oeuvres métaphoriques autour des notions de campements, de territoires, de conquêtes.

Une pièce de Neal Beggs est restée dans les mémoires, elle pourrait être un point d'entrée de l'oeuvre: Surfaceaction (galerie Le Sous-sol, Paris 2002) où l'on voyait Neal Beggs filmé en chaussures à crampons et piolet à la main faire le tour d'un white cube de galerie. L'expérience du terrain, sa reconnaissance et son expérience sont vues comme les raisons d'être d'une posture d'artiste.

http://www.nealbeggs.com/

https://vimeo.com/98630455

http://www.nealbeggs.com/foh-text-www.pdf




JEAN CHRISTOPHE NORMAN 




Jean-Christophe Norman déploie depuis plus d’une dizaine d’années un travail multiforme, de la performance à l’écriture, en passant par le dessin, la photographie, la vidéo. Le mouvement de la marche, la traversée/exploration des espaces sont des principes moteurs ou modes opératoires de cette écriture de la vie qu’entreprend ici cet ancien alpiniste de haut niveau devenu artiste. Associée au mouvement de la pensée, la marche apparaît dans l’ère occidentale comme une des pratiques dynamisant le corporel et le mental, l’entendement et l’imagination. Alors que la rationalité clivante et destructrice de la modernité libérait des flux incoercibles de signes dans l’espace urbain, le philosophe et historien Walter Benjamin proposait l’esquisse conceptuelle d’un sujet « flâneur » comme figure d’une nouvelle condition visuelle du sujet au monde : labile, fragmentée, fluctuante, convulsive, discontinue. L’écrivaine Virginia Woolf voyait dans l’acte de flâner la condition d’une émancipation identitaire, un renversement du point de vue, afin de « construire son propre sol ». Comme si la marche redistribuait la précarité de l’ordonnancement du monde à chaque nouveau pas, et permettrait ainsi d’y réécrire autrement sa présence singulière(1).

Stéphane Léger
(1) Jean Christophe Norman est un lecteur de Jorge Luis Borges, en ce sens, sa démarche semble s’inspirer de cette formule de l’écrivain et poète argentin : « L’homme qui se déplace modifie les formes qui l’entoure ».








Lors d’un séjour à Tokyo, au cours de longues dérives, Jean-Christophe Norman collecte des cartes postales représentant le Mont Fuji. Revenu en France, l’artiste relie par la marche le Frac Franche-Comté (Besançon) au Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur (Marseille) entre avril et mai 2013. Chaque fois qu’une boîte à lettres se trouve sur son parcours, il poste une carte postale. Dans la moitié nord du parcours, elles sont envoyées à Marseille et sont inversement expédiées à Besançon dans la partie méridionale.

Outre leurs missions, les Frac Franche-Comté et Provence-Alpes-Côte d’Azur ont en partage Kengo Kuma, l’architecte de leur nouvel équipement inauguré en 2013. À cette occasion, ils ont souhaité souligner et renforcer ce lien dans le cadre d’un projet artistique symbolique confié à Jean-Christophe Norman. Avec Cartes postales du Mont Fuji, l’artiste prolonge sa pratique « infiltrante » avec une proposition discrète et presque imperceptible dans un temps distendu ; un nouveau tracé, tel un dessin, sur une carte à l’échelle 1.




Réécrire
" ... Dans ses Crossing…, le texte que l’artiste trace à la craie à même l’asphalte pendant plusieurs jours selon des itinéraires plus ou moins prémédités est l’Ulysse de Joyce, texte dont il déplace le décor originel, le Dublin de la fin du xixe, sous de nouveaux cieux, Tokyo, Marseille, Paris, imposant des exils inattendus à ce récit fondateur de la littérature du xxe siècle. La réécriture de textes célèbres n’est pas une nouveauté en soi, mais elle est plutôt l’apanage d’écrivains, qui comme Borges, dans son Pierre Ménard, fait réécrire le Quichotte à l’auteur qu’il crée pour les besoins de la fiction. Réécrire est une pratique contre nature pour un écrivain, elle renvoie à la figure du faussaire, ce copieur qui s’empare de l’invention d’un autre à des fins mercantiles. Mais elle peut signifier de manière plus bénigne le manque d’inspiration du plagiaire. La réécriture renvoie également à la crise de l’auteur et à l’illusion d’une unité créatrice, deux thématiques que l’œuvre précurseur de Borges met magistralement en relief, bien avant les textes de Barthes. Par ailleurs, la réécriture peut s’entendre aussi bien comme un sacrilège que comme un acte de déférence doublé d’humilité — on songe bien entendu à l’abnégation des moines copistes qui nous ont permis d’accéder à la pensée des philosophes antiques — une abnégation qui confine dans cette hypothèse à l’héroïsme. Pour Ménard, il ne peut être question que de réécrire le texte de Cervantes à l’exclusion de tout autre, dans un geste de dévotion absolue : la question de la copie ne fait plus débat, on parle d’adhésion totale, au-delà de tout aspect moral. Mais Norman ne réécrit pas dans le sillage d’un Pierre Ménard, bien qu’il se réclame de la nouvelle de Borges ; nous ne nous situons pas tout à fait non plus dans la lignée des appropriationnistes, peut-être parce que l’appropriation d’une œuvre littéraire ne se pose pas dans les mêmes termes que celle de l’image, ne suivant pas le même régime, bien que ne manquant pas de poser de ce fait le problème de sa prédominance. Le caractère différé de l’appréhension du texte littéraire, surtout dans le cas d’œuvres aussi lourdes que celles auxquelles s’attaque Norman — la Recherche de Proust, Ulysse de JoyceFleuve sans rives de Jahnn, œuvres dont la lecture exhaustive nécessite un temps excessivement étiré — s’oppose en tous points à la réception instantanée de l’image. La pratique de Jean-Christophe Norman se situe bien évidemment dans ces rivages conceptuels, mais il se contente de les effleurer : Norman est plutôt un traducteur, un transcripteur, il fait accéder le(s) texte(s) à une autre dimension que celui du verbe, il en fait de l’image, il le(s) rend visible(s), quitte à ce que la signification s’estompe, que le langage disparaisse. Les principales manifestations de cette transformation suivent deux régimes bien différents : le tableau est la première de ces manifestations, la plus spectaculaire... " in 02 N° 72 by Patrice Joly



JEFFREY SHAW 



Jeffrey Shaw, The Legible City, 1989-1990 :


 Sur un principe de simulation de déplacement, le spectateur est invité à parcourir, en pédalant et en orientant le guidon d'une bicyclette, une ville virtuelle dont les rues sont bordées de lettres en volume formant des mots et des phrases. Cette vision s'affiche, calculée en temps réel par un puissant ordinateur graphique, sur un grand écran placé face à lui. Les phrases renvoient à la réalité des villes évoquées, le centre de Manhattan et la vieille ville d'Amsterdam. Pour New York, ce sont huit textes, monologues de personnalités liées à la ville. Pour Amsterdam, ce sont des chroniques historiques de la cité. Alors que pour Manhattan les lettres-immeubles sont uniformes, la typographie de la ville lisible d'Amsterdam reprend avec précision le profil et la tonalité des bâtiments réels.



ALAIN DELORME

TOTEMS (2009-2011)

Natacha Wolinski // Démesure en équilibre // Air France magazine // August 2011

"Il faut trois roues et toute la force motrice de l'homme pour mettre en branle le rêve consumériste. L'homme est un petit porteur de Shanghai. Il vient d'ailleurs, de ces chemins de terre ocre où le vélo file, léger, entre les rizières. Il est de ces migrants qui découvrent simultanément le ruban gris du bitume, les gratte-ciel de Shanghai qui lui font d'étranges épaulettes et les totems capitalistes faits de bouteilles, de cartons, de pneus et de cageots. L'homme ploie sous ces amoncellements mais il pédale tout de même, maintient sa trajectoire équilibriste. A chaque tour de roue, il fait vibrer la "grande usine du monde" et peut prétendre à une part de cette invraisemblable pièce montée.
L'homme est à ras de l'image, au bas de l'échelle sociale. Rien ne dit qu'il ne sera pas un jour au sommet des édifices nouveaux de la mégalopole. Avec cette série aux couleurs acidulées, Alain Delorme ne dit rien d'autre. Entre l'absurdité du monde matérialiste et le rêve immuable et ascensionnel de l'homme, il faut trouver la juste voie. Et faire tourner la roue."
Marie Darrieussecq // La Chine en roue libre // texte de création pour Beaux-Arts magazine // January 2011
Plein le dos. Des pneus, des paquets, des cageots. Des objets de consommation, des produits du commerce. N’en jetez plus. Ces petits porteurs chinois, au fardeau virtuellement alourdi par Alain Delorme, traversent une Chine rendue abstraite par la géométrie des fils, des palissades et des constructions. Avec leur maison sur le dos comme un Cipangopaludina chinensis (un escargot local), ces triportistes participent vaillamement à l’élan économique. Le capitalisme chinois est porteur de promesses aussi nombreuses que leurs paquets : un bric-à-brac typique des BRIC(ces fameux Brésil-Russie-inde-Chine).
Roulez petits bolides, mais à Shanghai, à vélo, on dépasse quand même rarement les autos.








Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire